Olivia Assemat est professeure documentaliste au Collège Lycée St Thomas d’Aquin
St Jean de Luz
Vous avez remporté au printemps 2013 le grand prix du jury du jeu sérieux organisé par l’Académie de Créteil. Pouvez-vous nous parler de ce projet ?
Il s’agit d’un projet monté en partenariat avec un professeur de français concernant l’Odyssée d’Ulysse. J’avais déjà utilisé le logiciel RPG Maker (logiciel d’édition de jeu vidéo) dans le cadre d’une séquence pédagogique en SVT l’année passée, mais je n’avais jamais participé à un concours de ce genre auparavant. De plus, je venais juste d’arriver dans mon nouvel établissement et je connaissais encore mal mes collègues. Un jour, en discutant avec un jeune professeur de français, je lui ai parlé du jeu vidéo que j’avais fait l’année passée. Je souhaitais renouveler l’expérience car j’avais pris beaucoup de plaisir à faire ce projet et je ne vous cache pas que les élèves en avaient beaucoup pris aussi ! Lui m’a parlé de sa difficulté à aborder l’Odyssée d’Ulysse de manière originale, sans perdre les élèves dans les méandres de la mythologie. Ce fut presque comme une révélation pour nous deux : réaliser un jeu vidéo était LA solution pour que les élèves adhèrent à cette partie du programme. Nous avons donc décidé de monter cette séquence. Il a tout d’abord fallu réaliser entièrement le jeu vidéo pour que les élèves n’aient plus qu’à reproduire exactement ce que nous avions fait. En effet, nous nous étions dit que cela allait être un peu difficile de laisser des élèves de 6e seuls face au logiciel, et puis nous avions peur que les élèves perdent du temps à réaliser les décors et à placer les personnages. C’est un logiciel très intuitif qui offre énormément de possibilités, autant dans les décors que dans les actions que peuvent réaliser les personnages, et nous ne voulions pas que les enfants perdent du temps à vouloir tout essayer dans les combinaisons de décors et de personnages. Nous avons donc choisi de les canaliser en leur donnant (à chacun des groupes) une feuille sur laquelle était indiqué le décor à réaliser et les personnages à placer. Par contre, c’est eux qui ont entièrement écrit le scénario, les dialogues, et fait les animations. Au final les élèves ont passé 13 heures sur le projet.
Concrètement, comment s’est déroulé le projet ?
Nous avions mis les élèves par groupes de deux. Comme nous avions 31 élèves, il a fallu réaliser plus de 15 tableaux différents et donc découper l’aventure d’Ulysse pour que chaque tableau corresponde à un moment important. Ainsi, un groupe a travaillé sur la caverne du cyclope, un autre sur la rencontre avec les sirènes, la discussion des Dieux sur l’Olympe quant au sort réservé à Ulysse après la malédiction de Poséidon, ou encore les aventures chez Calypso, Circée, Eole…. Cela nécessitait bien sûr d’avoir lu l’œuvre, mais aussi de faire des recherches documentaires approfondies car chaque groupe devait connaitre le passage qu’il allait réaliser sur le bout des doigts. Les élèves ont écrit le scénario de leur tableau, de même que les dialogues. Puis nous avons consacré une séance à leur formation sur le logiciel et nous leur avons donné la feuille de route pour qu’ils réalisent le tableau à l’identique. Je leur avais montré au préalable le rendu final de leur tableau (animations comprises) mais je ne leur avais pas dit comment les réaliser et ils ont dû se débrouiller tous seuls pour trouver comment les faire. Lorsqu’ils n’y arrivaient pas, nous les aidions mais j’avoue qu’ils m’ont vraiment étonnée car pour des élèves de 6e, ils se sont rudement bien débrouillés et ont fait preuve de beaucoup de solidarité et d’entraide
Ci-dessous, un exemple de la feuille de route d’un groupe : il y est noté le titre du tableau, le décor à choisir, les protagonistes et le décor à réaliser à l’identique (placer les rochers aux mêmes endroits…) Dans ce tableau, le bateau arrive à droite de l’écran et doit naviguer jusqu’au centre de l’écran avant de disparaitre et laisser place au tableau suivant qui concerne la rencontre d’Ulysse avec les sirènes. Les élèves devaient trouver seuls comment faire l’animation
Le premier écran représente le tableau en mode création, le second le tableau en mode jeu
Tableau 16 : L’arrivée chez les sirènes
Décor : 005 route côtière
Protagonistes : bateau (hasen01)
Ce jeu est-il disponible en ligne ?
Il sera mis en ligne très bientôt sur le site de l’académie de Créteil à l’adresse suivante :http://jeuxserieux.ac-creteil.fr/
En attendant, j’ai mis quelques vidéos de présentation sur « you tube », que vous pouvez retrouver en tapant mon nom : Olivia Assemat. Vous tomberez directement sur ma chaîne et pourrez voir une vidéo de présentation du jeu, de même que les délibérations du jury, l’explication par les élèves eux-mêmes du projet et bien d’autres vidéos
Qu’est-ce qui vous a amenée à vous intéresser non seulement aux jeux sérieux, mais aussi à leur création ?
Parmi nos 4 missions essentielles, l’animation est celle qui me tient le plus à cœur car je trouve qu’un CDI vivant et dynamique, ou l’on propose plein de choses, attire forcément les élèves et contribue à changer les mentalités qui consistent à penser qu’on ne vient au CDI que pour lire ou faire des recherches documentaires. Comme je le dis souvent à mes élèves (et aux collègues aussi d’ailleurs), le professeur documentaliste intervient à beaucoup d’autres niveaux que la simple formation à la recherche documentaire et le CDI doit être le lieu ou il se passe plein de choses. Ateliers, concours, expositions, intervenants, j’aime surprendre et proposer aux élèves l’originalité. J’aime également aller les chercher sur leur terrain pour les attirer sur le mien, détourner les outils dont ils ont l’habitude de se servir chez eux pour les importer à l’école. C’est ainsi que je me suis intéressée au jeu sérieux car j’ai tout de suite senti que tous ces logiciels, souvent très intuitifs et facile d’utilisation plairaient aux élèves. De plus, j’ai quelques compétences en retouche photo et j’ai découvert que l’on pouvait modifier les décors pré-intégrés du logiciel. Je peux ainsi rajouter à loisirs tous les éléments que je veux (par exemple, il n’existe pas de cyclope dans RPG, et il a fallu que je le crée intégralement et que je l’intègre au jeu). Je peux donc proposer ce projet dans quasiment toutes les disciplines. Je m’y amuse vraiment et souvent, les élèves me suivent. D’ailleurs, je propose également ce projet sous forme d’atelier multimédia entre midi et deux ou les élèves peuvent réaliser un jeu vidéo en mode libre. Chaque année, c’est le succès garanti et je suis obligée d’organiser un tirage au sort tellement j’ai d’inscrits !
N’est-ce pas un peu compliqué de mettre les élèves en situation de créer un jeu ? Surtout des 6èmes ? Quelles compétences sont nécessaires pour l’enseignant qui souhaite se lancer ?
Curieusement non, ça a été moins compliqué que je ne le pensais. Par exemple, nous avions prévu 2 séances de formation au logiciel mais nous nous sommes rendus compte qu’au bout d’une séance, les élèves se débrouillaient bien. De plus, certains élèves ont rapidement pris en main le logiciel et aidaient leurs camarades quand ils étaient bloqués dans les animations à réaliser. Nous avions peur que deux enseignants pour 31 élèves ce soit difficile mais finalement, nous n’avions pas pensé que nous bénéficierions également de formateurs parmi les élèves. En fait, nous en arrivons toujours au même constat qui est que ces enfants sont nés avec les nouvelles technologies et qu’ils les maitrisent très bien, beaucoup mieux que nous qui nous y formons mais pour qui ce n’est pas aussi naturel que pour eux.
En ce qui concerne les compétences, ces logiciels sont très bien faits, très intuitifs et il ne faut pas forcément une grande maitrise de l’outil informatique pour se lancer dans ce type de projet
En quoi est-ce selon vous le rôle de l’Ecole et même plus précisément le votre en tant que professeur documentaliste de mettre en place ce type d’apprentissage ?
Je pense qu’au jour d’aujourd’hui, nous ne pouvons plus nous permettre le cour magistral, sans interaction avec les élèves, particulièrement en documentation ou nous travaillons beaucoup la méthodologie. Les nouvelles technologies font partie intégrante de notre quotidien et la génération d’élèves que nous avons actuellement est née avec ces technologies. Il faut savoir s’adapter et proposer un enseignement qui colle avec la réalité. Nous avons de plus en plus d’élèves qui sont incapables de se concentrer plus d’un quart d’heure, qui sont dans le zapping perpétuel, qui pensent souvent à s’amuser au lieu d’écouter le cour, ou bien qui attendent gentiment que l’heure passe et que le cour s’achève pour aller discuter sur facebook. Je pense qu’il est de notre rôle de détourner les outils dont ils ont l’habitude de se servir et qui exercent une forte attraction sur eux, et de se les approprier en leur trouvant une dimension pédagogique. Ainsi, les élèves peuvent constater que nous ne sommes pas complètement ignares et que nous aussi nous maîtrisons ces technologies qui font leur quotidien. L’idée est de faire passer des contenus pédagogiques sans que les élèves zappent au bout d’un quart d’heure. En se servant d’outils qui les intéressent, il me semble que nous avons plus de chances de capter leur attention et de susciter leur intérêt, et donc de faire passer les connaissances et compétences à acquérir. De plus, particulièrement dans le cas du jeu sérieux, c’est une expérience souvent unique pour les élèves et dont ils gardent un très bon souvenir.
Quelles compétences précises ont été travaillées et acquises par les élèves durant ce projet ?
Le thème de l’Odyssée d’Ulysse fait partie du programme des 6e puisque ceux-ci doivent étudier les textes fondateurs. Nous avons ainsi pu travailler plusieurs domaines de connaissances et de compétences info-documentaires comme l’identification de sources et d’une production finale, l’évaluation de documents en vue de leur sélection, le prélèvement d’informations pertinentes dans des documents sélectionnés, la construction de connaissances à partir de l’information prélevée de même que la production et la communication d’un document. Au niveau des compétences disciplinaires, il s’agissait ici de travailler la lecture d’ouvrages documentaires, la préparation d’un travail de rédaction, la maîtrise de la langue française, la lecture analytique et la lecture cursive, l’expression écrite et les travaux d’écriture favorisant l’expression poétique, ainsi que la narration à partir des œuvres étudiées.
A-t-il été nécessaire de convaincre de l’intérêt pédagogique d’un tel projet et quels ont été vos arguments ?
En fait, je n’ai pas eu trop d’efforts à faire car ce sont les élèves qui les ont faits pour moi. Lors des journées portes ouvertes, nous étions en train de travailler sur ce projet et j’ai mis une partie du jeu en démonstration pour que les parents puissent le voir. J’avais confié aux élèves le soin de présenter le jeu et je dois dire qu’ils ont été très « commerciaux ». Mon chef d’établissement, qui passait au CDI, s’est arrêté pour regarder le jeu et le pauvre n’a pu partir que lorsque les élèves lui ont montré l’intégralité des tableaux. Ils étaient tellement fiers et contents de lui montrer le projet qu’il n’a pu quitter le CDI qu’une bonne demi-heure plus tard. Les élèves étaient intarissables sur le projet et je crois qu’on aurait pu les y laisser 3 jours d’affilée sans que cela ne les gêne. De toute manière, j’ai la chance d’avoir un chef d’établissement très ouvert qui n’hésite pas à nous donner les moyens de travailler, et qui nous laisse souvent carte blanche pour ce type de projet. Il encourage toutes nos démarches et nous aide grandement. Par exemple, il n’a pas hésité à me doter de postes informatiques supplémentaires et à m’acheter les licences d’RPG alors que je n’étais dans l’établissement que depuis quelques mois. Je trouve que c’est une sacré marque de confiance de sa part et je le remercie grandement de m’avoir aidée à aller jusqu’au bout de l’aventure.
Recommencez-vous cette année ? Selon les mêmes modalités ?
Cette année, je ne pense pas renouveler l’expérience. Je préfère faire tourner les activités plutôt que de les répéter tous les ans, de manière à ne pas lasser le public. Cette année, nous avons décidé avec un collègue de français et un autre en latin, de travailler la bande dessinée. Nous avons acheté les licences d’un logiciel très intuitif permettant de réaliser facilement des bandes dessinées. Les décors et personnages sont pré-intégrés, comme dans RPG maker, mais nous pouvons également ajouter nos propres images. Nous allons faire faire aux élèves de 6e un conte sur le thème de la petite sirène, et les élèves de latin quant à eux réaliseront une BD sur Rome dans l’antiquité. Le projet est celui-ci : chaque année, une classe réalise une BD avec une intrigue policière au cœur de Rome, contribuant à faire découvrir au lecteur la vie quotidienne à l’époque. L’idée est de faire une bande dessinée en plusieurs tomes. Chaque année, nous ferons écrire un tome aux élèves, avec la suite à découvrir l’année d’après. Ainsi, à chaque passage des élèves en 2nde, nous aurons un nouveau tome, ce qui contribue à créer un lien entre les élèves puisque les nouveaux arrivants en 2nde doivent reprendre la suite des élèves de l’année précédente. Je vous avouerai que c’est un projet qui motive grandement les élèves car là aussi, le logiciel est très séduisant et facile d’utilisation. Si la BD s’avère être de bonne qualité, nous chercherons éventuellement à nous faire publier, mais cela reste encore à voir….
Avez-vous des jeux sérieux "coup de cœur" ? Les mettez vous à disposition de vos élèves et si oui comment ?
J’ai assisté à la formation dispensée par Florian Daniel (chargé de mission « serious game » auprès de l’académie de Créteil) lors des journées du numérique d’Hendaye au printemps 2013. Je connaissais déjà RPG Maker pour l’avoir utilisé depuis des années, mais lors de cette journée, j’ai pu découvrir un bon nombre d’autres jeux sérieux, notamment des jeux spécialisés comme Zombie division concernant l’apprentissage des maths, Staying Alive qui entraine les élèves dans le cadre du secourisme ou Ludiville qui est utilisé en Eco Gestion.
D’autres jeux étaient également préconisés pour la participation au concours comme Scratch ou Kodu, mais personnellement, j’ai un faible pour RPG Maker car je trouve que le graphisme est magnifique, la prise en main rapide, il n’y a aucune notion de programmation à avoir, et le rendu est vraiment fabuleux.
En bref, RPG est un bon logiciel pour se lancer dans le jeu sérieux et je pense que ceux qui tenteront l’aventure ne seront vraiment pas déçus, et leurs élèves seront ravis : que du bonheur !
Olivia Assémat
Professeur documentaliste
Collège Lycée St Thomas d’Aquin
St Jean de Luz
Mise à jour au 19/03/2014 :
Olivia Assemat se voit remettre un trophée de l’innovation lors du Printemps du Numérique 2014 et elle est interviewée.
Des articles publiés autour de projet d’Olivia Assemat
Sur LudoScience : Un superbe exemple de serious game en classe publié le 24.10.2013
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